Un espace métaphorique et poétique
Un espace métaphorique et poétique
Comment ce projet fait-il suite à votre précédent spectacle, Les Hauts Plateaux ?
Dans Les Hauts Plateaux, il était question de ruines, de nucléaire, du livre d’Ana Tsing, Le Champignon de la fin du monde, qui étudie un champignon savoureux qui pousse sur une zone ravagée par l’humain. Tout cela m’a amené à rêver d’un espace blanc, d’après la catastrophe, un espace métaphorique et poétique dont on puisse tirer une lecture politique. J’ai eu envie d’aller voir l’immensité de la banquise, où l’adversité crée une économie de gestes en accord avec le paysage. La banquise est instable, dangereuse, pleine de failles : elle ressemble à notre époque et à ce que je vis intimement. J’ai donc organisé un voyage au Groenland, accompagné de deux amis musiciens, dont Philippe Le Goff qui connaît très bien la région. C’est un territoire sentinelle : le réchauffement y est plus intense qu’ailleurs, par conséquent plus nettement mesurable. Éminemment fragile, la banquise permet de lancer des alertes claires.
« Le spectacle n’est pas un récit de voyage. Mon travail consiste à déployer une traduction imaginaire de ces espaces, comme on changerait de langue pour inventer la sienne propre. Le but était d’inventer une forme de livre d’images, avec toute l’équipe de création. »
Que vous a révélé ce voyage ?
Vu sa longueur et l’empreinte carbone qu’il représente, ce voyage m’a bien sûr posé question. Mais quand on fait un spectacle lié aux questions d’écologie, faut-il s’empêcher de rencontrer des humains dont le mode de vie est extrêmement différent, et d’en rendre compte ? Je vois là quelque chose d’assez paradoxal et douloureux, parce qu’il faut connaître pour mieux décrire et mieux défendre.
Sur place, nous avons collecté des sensations, des voix, des sons, des ambiances, des photos et des bouts de films. Nous avons découvert le mode de vie des habitants, la chasse, la pêche, dans un village où les ravitaillements s’arrêtent de novembre à mai ; leur rapport au territoire, leur manière de se déplacer, de se repérer, de capter l’eau, etc. On a passé du temps avec eux, à goûter leur nourriture, à être invités dans les cafés. Ils sont tellement isolés, ces 450 habitants avec leurs 1600 chiens, qu’ils inventent tous les jours des multitudes de jeux et d’activités pour fêter telle ou telle occasion et se rassembler. Certains filment ces activités pour les absents et les diffusent sur les réseaux sociaux. La grande sauvagerie de la nature et de la vie côtoie la technologie au quotidien. Pour leur part, ils étaient curieux de ce qu’on faisait, de ce qui nous avait poussés à venir jusqu’à eux. Nous sommes allés dans l’école du village présenter des extraits de nos spectacles. Pour autant, le spectacle n’est pas un récit de voyage. Mon travail consiste à déployer une traduction imaginaire de ces espaces, comme on changerait de langue pour inventer la sienne propre. Le but était d’inventer une forme de livre d’images, avec toute l’équipe de création.
Résonnent néanmoins des mots dans ce livre d’images...
Ce sont ceux du livre d’Hélène Gaudy, Un monde sans rivage : l’histoire vraie de trois aventuriers, qu’elle romance dans une langue poétique et inspirante. En 1897, ces hommes décollent en ballon dirigeable du Svalbard, un archipel au nord de la Norvège, en direction du pôle Nord. Ils vont voler deux jours et demi seulement. On ne le saura que trente-trois ans plus tard, quand on retrouvera leurs corps, leurs carnets et leurs photos. À partir de ces traces écrites et photographiques, mangées par la neige, Hélène Gaudy retrace leur histoire et toutes les hypothèses qui se nichent entre les lignes. Ces traces effacées, à décrypter, s’apparentent au processus que j’ai essayé de mettre en œuvre pour que le spectateur puisse fabriquer son propre récit. Le livre m’a donné des jalons et m’a aidé à incarner ces silhouettes sur scène. Notamment à travers l’histoire d’amour entre l’un des voyageurs, le jeune photographe Niels Strinberg, et son amoureuse qui l’attendra en vain. Cette histoire d’amour impossible traverse les histoires de couple en jeu sur le plateau.
« S’il est question de perte, alors comment travailler en spirale, en tournoiement ? S’il est question de reconfigurer l’espace, comment la scénographie propose des hypothèses d’agencement qui le rendent vivable ? »
Comment avez-vous construit le spectacle ?
Nous avons mené plusieurs chantiers en parallèle, en essayant de faire concorder les recherches autour d‘un décor. On fabrique d’abord un prototype pour trouver la pente. Puis j’invite des gens à des laboratoires de travail. Je ne pars pas sur un scénario écrit d’avance mais avec des pistes multiples. Je rêvais d’un espace en suspension qui soit comme une ligne de récit. La scénographe Gala Ognibene a imaginé des lettres de l’alphabet inuit accolées les unes aux autres, qui soit un espace de circulation pour des acrobates suspendus. On expérimente différentes manières d’attraper la présence des corps : s’il est question de perte, alors comment travailler en spirale, en tournoiement ? S’il est question de reconfigurer l’espace, comment la scénographie propose des hypothèses d’agencement qui le rendent vivable ? Les improvisations permettent de définir les rapports entre humains sur scène : qui se retrouve toujours très seul ou au contraire très en lien avec les autres ? C’est un tamisage très long, très patient. Ensuite il faut resserrer le tout, en accord avec le son, la lumière et la vidéo, pour trouver la cohérence du cheminement.
Comment qualifier la visée poétique du spectacle ?
J’ai envie de trouver de la beauté dans le geste acrobatique, dans les mots dits et les espaces créés. Comme un remède. Je voulais faire un spectacle qui soit une proposition qui émerveille, qui fasse état des forces et des solidarités, des savoir-faire. Voir un Inuit rassembler dix-neuf chiens pour tirer un traîneau m’a fasciné, comme me fascine le geste précis d’une femme suspendue, en plus de tout ce qu’il raconte de son amour en suspens entre la vie et la mort. C’est en ce sens que je crois fabriquer des spectacles tout public : on peut voir l’acrobate faire un double saut périlleux et être rattrapé par ses partenaires et dans cette solidarité en acte, quelque chose se dit. Puis vient la question du groupe. On a d’abord des marcheurs épars dans la neige, puis un groupe de gens qui vont faire la fête ensemble et échanger des mots. C’est cette progression qui traverse le spectacle.
Un mot sur le titre ?
« Immaqaa » signifie « peut-être » en inuit. C’est un mot qu’ils utilisent à chaque fin de phrase : « On se voit demain, immaqaa. » Ce « peut-être » dépend du temps et du climat. Un dicton local affirme que « seuls le temps et la glace sont maîtres ». Cette incertitude correspond très fort à une incertitude du monde actuel, avec ses fractures et ses reconfigurations. On voit ces huit humains fabriquer, défaire, modifier leur environnement, en quête d’un espace où ils puissent séjourner : un espace physique ou mental, plus métaphorique et ouvert.
Propos recueillis par Olivia Burton en mai 2025









